La littérature enfantine dans la pédagogie Montessori

Les classes pour les 3-6 ans où est appliquée la pédagogie Montessori, possèdent toutes leur petit coin lecture, comprenant, le plus souvent, une sélection de livres limitée, mais de qualité. Ce sont, la plupart du temps, des histoires qui traitent de choses réelles : récits de voyages, récits à caractère historique, scientifique, artistique…Rappelons que dans la pédagogie Montessori, « l’écriture, quoique cela contredise le préjugé, précède la lecture » (Pédagogie scientifique, tome 1). L’enfant accède à la lecture par un procédé à la fois « mécanique » et « interprétatif ». Quand cela arrive, les éducateurs assistent à une véritable « explosion » de la lecture : l’enfant y entre avec passion !

En matière de lecture, pour Maria Montessori, il en va de même que pour le reste de son matériel : il s’agit de mettre dans les mains de l’enfant les clés de compréhension nécessaires pour lui permettre une découverte autonome du monde qui l’entoure. «Quand il sera de force et possèdera des moyens de recherche, il saura recueillir de lui-même beaucoup de connaissances. (…) Nous devons armer l’homme, le rendre fort, puis le laisser libre », écrit-elle dans la Pédagogie scientifique, tome 3. Sa visée est essentiellement instructive.

Les observations de Maria Montessori l’amènent à penser que les enfants préfèrent les histoires « vraies » aux fables. Elle s’appuie, pour développer son point de vue, sur les résultats d’une enquête de 1912 ! où les enfants sont interrogés sur leurs préférences en matière de littérature. Les réponses sont assez édifiantes et mettent bien en évidence le décalage entre l’enfant de l’époque et celui d’aujourd’hui. Parmi les enfants qui préfèrent les choses « vraies », voici quelques raisons mises en avant: « Dans le but pratique de m’instruire », « parce que dans les choses réelles, on prend de l’expérience», « parce que, quand j’ai lu des faits réels, il peut me rester dans l’esprit quelques bonnes idées ». Maria Montessori conclut son propos en écrivant ceci : « En général, on refuse à l’allégresse, toute éducation efficace ». Le caractère fantaisiste des fables, des récits qui font rire, les rendaient tout juste bons à divertir lors des moments de récréation ou de désœuvrement.

Caractéristique propre à l’enfant ou signe des temps ? En 1912, n’oublions pas que la société était encore marquée par un fort autoritarisme paternel, entraînant son pendant: l’obéissance aveugle de l’enfant. Poussée dans ses extrêmes, cette obéissance donnait naissance à tous les comportements déviants qui se manifestent quand l’élan vital est menacé. Regardons pour s’en convaincre Le ruban blanc de Michael Haneke, largement inspiré du brillant essai d’Alice Miller sur les racines de la violence dans l’éducation de l’enfant C’est pour ton bien. Les enfants n’avaient pas trop la possibilité de faire entendre leur voix, et étaient corsetés dans un conformisme ambiant : on ne rigolait pas tous les jours à l’époque ! La psychanalyse et toutes les découvertes inhérentes à l’inconscient en étaient à leurs débuts. Quant à la littérature enfantine, elle se limitait encore beaucoup aux contes ou aux récits des manuels scolaires.

La restriction à un certain type de littérature dans les classes Montessori, plus d’un siècle après, s’explique autant par le fait que les livres doivent donner aux enfants l’envie de développer leurs connaissances, d’en apprendre plus sur les sujets qui les intéressent, que pour stimuler la concentration et éviter à l’enfant de partir dans des voyages imaginaires, comme celui d’Alice aux pays des Merveilles ! Il arrive que des enfants ne fassent plus bien la distinction entre rêverie et réalité, que leur monde inventé, investi comme un refuge prenne toute la place. Il convient alors de leur permettre de se reconnecter à leur environnement pour qu’ils puissent rentrer dans les apprentissages.

Mais qu’en est-il alors de cette tendance à importer ces préceptes éducatifs à la maison ? Sous couvert que ce soit étiqueté « Montessori », des chambres d’enfants se voient transformés en véritable petite salle de classe avec du matériel trouvé dans différents magasins qui en ont fait leur fonds de commerce. Malheureusement ou heureusement, la pédagogie Montessori ne se résume pas à son matériel. Pour que la pédagogie vive, il manque les autres enfants, l’éducateur, la formation, et peut-être une pincée de vocation. C’est dans le contexte de l’école qu’elle prend tout son sens ; à la maison, au mieux, peut-on en faire une philosophie de vie et c’est déjà énorme ! Mais imaginez l’enfant qui rentre de l’école et qui après sa journée ne peut que rempiler ?! C’est comme si, aux parents, le vendredi soir, après une semaine harassante, à la place du petit apéro qui annonce le week-end de détente, on proposait de se farcir le bilan comptable de l’entreprise !

Que la maison reste l’îlot intime familial, le lieu où l’enfant peut vivre encore d’autres choses, expérimenter d’autres formes d’interactions sociales, et que sa bibliothèque soit remplie autant de récits réalistes, qu’imaginaires ! Qu’il puisse s’assoir sur le canapé et se laisser emporter par un récit fantastique ! Cette bulle d’air, cet espace qui lui appartient, fera qu’il sera content de retrouver son école le lendemain, qu’il ressentira un plaisir renouvelé à faire un choix dans la diversité du matériel qui l’attend.

En 1976, dans son livre Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim, souligne bien l’importance des contes de fées pour l’enfant : « Les histoires strictement réalistes vont à l’encontre des expériences internes de l’enfant ; certes, il les écoutera et, peut-être, en sortira quelque chose, mais il ne peut guère en extraire une signification personnelle susceptible de transcender un contenu évident (…) Il faut condamner tout usage exclusif des histoires réalistes. Quand ces dernières sont mélangées à une présentation abondante et psychologiquement juste des contes de fées, l’enfant peut alors recevoir une information qui s’adresse aux deux parties de sa personnalité en herbe : à la partie rationnelle comme à la partie affective ».

Jusqu’à six ans, l’enfant est en prise à des bouleversements intérieurs, des angoisses, des émotions et sentiments contradictoires dans lesquels il a besoin de mettre de l’ordre. Cette pression interne cherche à s’évacuer et faire sens. Une littérature édulcorée de ce qui peut rentrer en résonnance chez l’enfant, en répondant à ses conflits, en présentant des solutions aux questions qu’il rumine, fait l’impasse sur une réalité qui est la sienne et ne le prend pas en compte dans son entièreté. Si l’enfant n’est pas respecté dans sa part « sombre », il culpabilise et se dévalorise à ses propres yeux : « les enfants savent qu’ils ne sont pas toujours bons ; et souvent même s’ils le sont, ils n’ont pas tellement envie de l’être. Cela contredit ce que leur racontent leurs parents, et l’enfant apparaît comme un monstre à ses propres yeux ». Grâce aux contes de fées, l’enfant qui a envie de remplacer ses parents (si, si), de se débarrasser de ses frères et sœurs et d’être roi en son royaume, d’être fort et grand, admiré et respecté, de venir à bout des grandes peurs qui habitent son esprit peut le faire en imagination. Ses « pulsions » trouvent là un exutoire et comme à la fin du conte, il peut revenir à une réalité interne apaisée.

A l’époque où Bruno Bettelheim écrivait son livre, la littérature jeunesse ne connaissait pas encore cette richesse et diversité qui la caractérise aujourd’hui. Même si le conte reste le champion pour sa portée psychologique et la pluralité des sens qu’il recèle (un même individu peut trouver un sens à un conte à une période donnée de sa vie et un tout autre à un autre moment), la littérature enfantine actuelle comprend des textes très pointus, ciselés comme des petits bijoux, qui font remarquablement écho aux préoccupations de l’enfant. Ces ouvrages sont souvent magnifiquement illustrés. Ce sont de petites œuvres d’art. Pourquoi s’en priver ?

Sur ce dernier point, Maria Montessori aurait peut-être modifié son point de vue... Quand elle écrit : « L’art s’est prouvé dans cette méthode, un « moyen » de vie, c’est la beauté sous toutes ses formes qui aide l’homme intérieur à se développer ». La littérature jeunesse appréhendée comme une forme d’art ? Comme expliquer autrement son succès actuel incroyable chez les enfants ???

Hélène Deswaerte